POWA the Revolution : double sortie de clips, M.I.A. et Depeche Mode

C’est bientôt les vacances dans ma zone géographique, et les deux chouchous musicaux de mon foyer semblent s’être concertés pour sortir leur nouveau clip le même jour : ce matin, M.I.A. sortait « P.O.W.A. », un titre qui ne figure pas sur son dernier album AIM, mais où elle remixe à nouveau les mêmes termes et thèmes clés, avec quelques sons de l’album ; cet après-midi, on découvrait le clip de « Where’s the Revolution ? », premier single du très prochain album de Depeche Mode, réalisé par Anton Corbijn.

Ce ne sont pas leurs plus grands titres, mais un peu de leur talent à doses régulières fait du bien aux yeux et au cœur.

Ce sont deux univers qui n’ont a priori pas grand chose à voir, mais à les regarder consécutivement, j’y vois quelques petits croisements.

L’esprit révolutionnaire dilué

C’est un titre plutôt calme pour M.I.A. : pas de coups de poings trop évidents dans les paroles (il y a en a, mais interprétés de manière à ce qu’ils passent un peu inaperçus dans le flux de la musique), pas de grande claque visuelle, même si les images restent magnifiques, pas de rythme effréné dans le montage – M.I.A. est allongée à l’arrière d’un pick-up rempli de fleurs sous un soleil himalayen, ou debout sur un rocher à faire flotter un voile orangé avec des mouvements lents. C’est un titre de résistance, après l’échec du tournage de Freedun, l’élection de Trump, l’annonce de son écœurement vis à vis de l’industrie musicale. Moins tapageur que « Borders » (« frontières »), moins vibrant que « Go off » (« explosez / détonnez »), le titre continue néanmoins d’entretenir la révolte (« They say wa wa wa wa wa / I say pa pa pa pa pa » / « Throw up my finger and I’m taking on the Tower » – je dégaine le doigt et je m’attaque à la Tour). La majuscule à Tower attire le regard dans les paroles partagées sur Twitter, dans une disposition inhabituellement propre et claire.

De l’autre côté, Depeche Mode sort un titre beaucoup plus politique que leurs derniers albums. Les marteaux de Construction Time Again ressortent, dans une version conceptuelle, encore plus métaphorique. Je n’avais jamais vu de clip de Depeche Mode avec autant de collectif, de drapeaux (rouges !) agités – Fletcher, qui, notoirement, n’a jamais qu’un rôle figuratif, ici fait du playback sur le refrain… Le texte est virulent et direct : « Who’s making your decisions? / You or your religion / Your government, your countries / You patriotic junkies » (Qui prend les décisions qui vous concernent ? Vous ou votre religion ? Votre gouvernement, votre pays ? Bande de camés patriotes). Mais c’est un appel à la révolte sur un ton étrange (« Where’s the revolution? Come on, people, you’re letting me down » – Elle est où, la révolution ? Allez, les gens, vous me décevez / vous me laissez tomber), plutôt posé musicalement (« the train is coming, the engine’s humming, so get on board » / le train est en marche, le moteur ronronne, alors monte), et dont la portée est démontée par l’auto-dérision de la mise en scène.

La griffe visuelle en douceur

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Ambiance communiste, soviétique, dans le clip de Corbijn, avec une chorégraphie de groupe (inédit chez Depeche Mode ?), drapeaux unis, casquettes d’ouvriers puis uniformes militaires esthétiques. Les trois membres du groupe portent, dans les premières images et plus loin dans le clip, des barbes empruntées à Marx, sans aucune subtilité – moustache sombre et opulence de poils blancs autour du menton. Mais l’effet est d’entrée de jeu grotesque, et d’autant plus drôle lorsque les trois hommes tournent en rond en mimant les mécaniques d’un vieux train sur le texte « the train is coming ». La révolution communiste est synonyme de douloureuse désillusion aujourd’hui, les références sont volontairement anachroniques (voire cyniques ?) alors qu’elles auraient eu un tout autre poids quand le groupe jouait à Berlin dans les années 1980.

Il y a du rouge dans le noir et blanc, mais il apparaît sur un costume de scène, sur une guitare électrique, et sur les drapeaux – furtivement dans un plan aérien qui montre une forme de croix, et plus longuement lorsque les drapeaux sont entassés au sol à la fin du clip. J’ai l’impression, au final, que le rouge perd ses connotations politiques, et qu’il ne s’agit que d’un marqueur visuel, une construction d’identité esthétique à des fins promotionnelles : une réminiscence de visions antérieures (fin du clip de « Strangelove« , couverture de Violator) et une référence à la pochette de l’album à venir.

Sur Instagram, platement, Corbijn dit être très content du travail sur le dernier album de Depeche Mode, qui marque 30 ans de collaboration entre le groupe britannique et le photographe néerlandais. Il illustre ça par des vues des pochettes de CD et du livret, repostées depuis le compte de Depeche Mode. Ce sont des motifs de jambes et drapeaux, noirs, gris, blancs, barrés d’une bande rouge sombre avec le nom du groupe. Le clip est si proche de ces dessins, et les incrustations de rouge si artificielles dans la vidéo, que ça rend les acteurs et danseurs encore plus cartoonesques, quoiqu’ils soient en chair et en os. Ces photos sont postées aujourd’hui, mais il ne fait aucune mention du clip, la discrétion même. Depeche Mode, comme à son habitude, construisait le suspense en se contentant des visuels dépouillés des pochettes, ne dévoilant un aperçu que trois jours avant.

M.I.A. en revanche a fait monter l’attente depuis le 1er février avec des gifs tantôt donnant un aperçu du titre (images et/ou son), tantôt sans aucun rapport, comme le superbe gif d’appel à suggestions pour la Melt Down fest. Ça me gêne qu’elle ne cite jamais ses photographes, et qu’il plane un mystère autour de petits chefs d’œuvres comme le gif du 6 février sur Instagram ou celui du 7 sur twitter. (edit: ça y est, elle s’est mise à créditer ! Il s’agit du mexicain Jaime Martínez pour le gif avec les pétales de rose.) Corbijn voit son Instagram comme un blog très occasionnel, M.I.A. comme un outil/espace d’image, où l’auto-publicité est un art.

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P.O.W.A. n’est, a priori, pas son clip le plus spectaculaire et mémorable mais c’est, je trouve, le plus fin qu’elle ait fait jusqu’à présent, et certains plans sont extraordinaires sur un grand écran – vues aériennes d’une vallée rocailleuse avec son très long voile qui ressort, orange, sur la pierre terne, le vent, l’eau et la lumière. Plein écran obligatoire pour visionner ce clip, et oubliez les smartphones. Son corps est une flamme qui oscille dans les hauteurs (de l’Himalaya ?), impossible à éteindre. Je trouve de la finesse à cette vidéo par contraste avec « Borders » : les compositions de corps de boat people, avec costumes monochromes, étaient trop lourdes et volumineuses à mon goût ; ici elle parle de lever le doigt (un geste qui lui a coûté très cher aux Etats-Unis), mais elle se contente, sur ces paroles, d’un geste gracieux de la main en passant devant la caméra, et les danseurs, quant à eux, élèvent par saccades une main très droite, un bras replié sur l’autre, dans une pose qui est presque mais qui n’est pas un bras d’honneur. On lui fait des reproches ? Elle réplique avec un clip inattaquable, mais qui ne lâche rien et le clame haut et fort.

Des corps concepts

Les deux clips me semblent proches aussi dans leur façon de mettre en scène les danseurs et les musiciens.

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Dans les deux clips, les danseurs ont des costumes sans fioritures, au message direct : attirer l’œil avec efficacité. Chez Corbijn, des uniformes sans détails, immédiatement identifiables mais dépouillés de toute référence géographique ou politique (pas d’emblème, les drapeaux sont monochromes, les danseurs militaires sont toutes des danseuses, en veste d’uniforme, casquette et collants) ; chez M.I.A. les danseurs portent un pantalon noir, des manches longues noires, des gants et des chapeaux orange vif qui permettent de mettre en valeur leurs gestes, des T-shirts bleu clair avec le logo du dernier album dans le dos, le tout sur un fond orange tendu en pleine nature, barrant la vue du paysage.

Dans les deux clips, il y a des chorégraphies de groupe avec des mouvements de bras vifs, des gestes à connotations militaires ou robotiques qui dessinent en même temps des motifs abstraits : plusieurs fois, Corbijn place la caméra à des angles rapprochés, au milieu des danseurs, ou au contraire très éloignés, qui empêchent de voir les visages et transforme les bras et jambes en mouvements noirs et blancs, les groupes en motifs discontinus ; la ligne humaine sur fond orange mise en scène par M.I.A. se superpose à la bande de voile orange qui traverse l’écran à plusieurs reprises, dont le long plan de fin. Ce genre de chorégraphie n’est pas surprenant chez M.I.A. ; ça m’a surprise de la part de Corbijn (de voir de la danse de groupe dans un clip de Depeche Mode) mais le choix est cohérent avec le thème du single.

Les corps, dans les deux cas, par leurs tenues et les gestes qu’ils exécutent, ont l’air d’être moins des êtres humains que des concepts à forme humaine, offerts à notre interprétation.

D’autre part, les artistes sont mis en scène avec des choix de playbacks savamment calculés. Dans un clip, il est très courant d’alterner des plans du groupe ou du chanteur en performance avec des images d’illustration ou de chorégraphie. Dans « Where’s the revolution ? », il fallait du playback : le chanteur chante dans une posture de harangue, dans une tribune de fortune ; Martin Gore (compositeur) et Andrew Fletcher (troisième larron) se joignent au playback sur les refrains, Martin Gore joue de la guitare dans le dernier tableau. Mais les trois membres du groupe sont aussi des personnages de l’imaginaire de Corbijn : trio comique, qui pousse la caisse/tribune et mime les paroles importantes. Dans « POWA », il n’y a aucun playback. M.I.A. pose sur son lit de fleurs dans une tenue à imprimés floraux, adresse des regards et des sourires à qui la regarde derrière son voile ; elle a son nom (sa marque) en lettres dorées sur le bras. On ne peut que la regarder sans la toucher, et l’entendre dire qui elle n’est pas et qui elle est : « I’m not Rihanna / I’m not Madonna / I’m not Mariah / or Ariana / I’m been around in this world causing drama / The real spice girl, hot girl power » – Je ne suis pas Rihanna, ni Madonna, ni Mariah (Carey), ni Ariana (Grande), les grandes stars de la pop américaine ; j’ai déclenché de l’agitation dans le monde, sur mon chemin ; la vraie Spice Girl (fille épice).

Les deux clips s’achèvent sur des plans de tissu rouges ou oranges, simples et maîtrisés. Les deux clips sont des compositions photographiques animées, qui donnent un avant goût du livret de Spirit, j’imagine, pour « Where’s the Revolution? », et qui continuent de décliner les couleurs et l’esprit d’AIM pour « POWA ». Sans être très originaux, ils portent la griffe unique de leurs réalisateurs et font du bien aux fans grâce à des références internes (marteaux chez DM, gestes et couleurs chez MIA) et à des affirmations de styles appréciés (Corbijn nous donne une nouvelle leçon de noir et blanc, M.I.A. d’exploitation de la couleur et des paysages du monde). On attend l’album de Depeche Mode avec impatience, et on était frustré des teasers sans suite de « Freedun ».

Merci à nos artistes de continuer à nous porter.


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